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Chés deux coclets
Les deux coquelets

Jacques Dulphy


Parler picard de Bourseville (Vimeu, Somme)
Écrit en 1977 - Enregistré en 1997
Texte picard intégral publié dans Ch’Lanchron nº 24 ©1986
Traduction littérale en français de Jean-Luc Vigneux


Écoutez le texte picard dit par l’auteur tout en le lisant !
Ch’Lanchron a édité en novembre 1992, à l’occasion de son cinquantième numéro, la bande dessinée de Jacques Dulphy
"Chl’épèe d’Bruchadin"
un album original, en couleurs, dont le tirage numéroté est limité à 500 exemplaires


Y avouot un coup, à Saint-Blimont,
Din un pouilleu, deux piots codrisses,
Deux piots coclets, Jean pi Batisse,
Deux camarades éd conmunion.

Pèr Médorine, inne boéne pondoére,
Iz avoai’t tè alvès insanne,
Orphélins d’chés péres qu’oz étranne
Pour é-zzés matcheu, à la biére.

Pi iz ont vnus, conme din chz’images,
Deux bieux grands cos, aragès d’vive,
À l’age doù qu’oz a s’créte pu vive
Et pi s’tcheue din la fleur éd l’age.

Iz ont don tè tracheu à glainnes
Din tous chés cours éd pèr ichi :
À Borséville, pi à Valinne,
À Bétincourt, meume à Tully.

I leuz ont mériè, él meume jour,
Aveuc deux pouilléttes in dintélles :
Batisse, él siénne, ch’étouot Dédéle,
Et pi Jean, Fifine, éd Seucourt.

Éch Vimeu il a tè invahi
Inne coupe ou deux d’énèes pu tèrd ;
Invahi... pèr des gros canèrds,
Des canèrds noérs, ˇ éd Barbarie !

Iz étoai’t drus conme des fromions,
I y én avouot pétète un mille ;
I y én avouot dusqu’à Adville,
Dusqu’à Tréport et pi Boémont.

Z’étoai’t à l’age, nos camarades,
Éd leu nn’alleu, pour foaire la djérre,
Pour alleu cacheu chés canèrds :
Mon Diu, Mon Diu, quélle éstricade !

Din chés voéyéttes, dsous chés haillures,
Ch’n’étouot qu’des cos tout éstchintès,
Pi des canèrds tout bérzillès,
Pire qu’à Seucourt, qué décarsure !

La djérre al a durè trouos ans.
No Jean l’a tè foait prisongneu,
Prisongneu d’djérre, din un guérnieu,
Qu’il a réstè, deux mouos durant.

Il avouot yeu, pèr un canèrd,
És créte copèe, din ch’fond d’Brutlétte,
És créte copèe, raze d’és caouéte :
Un "combattant mutilè d’djérre"!

Piot Batisse, li, éd sin cotè,
Conme un boin co, l’a foait tout s’djérre,
Il a yeu la Crouo Militaire
Quante l’amnistie al a sonnè.

Dévnu maire, à Tchénoé-L’Montant,
Pi conséilleu à Saint-Wary,
Ch’étouot un moaite, din tout ch’poéyi ;
Un notabe, un co important.

÷ "Pour li, jé n’mé foais janmoé d’bile,
I n’réstro mie à cho’p plache lo !"
Médorine, élle, al lé sintouot :
Il a vnu sous-préfet, d’Adville.

Jean, l’eute co, quante il a rvénu
D’éte prisongneu d’chés Barbaries,
Il a rintrè din sin poéyi,
Pi i n’étouot point attindu.

Din sin bieu pouilleu conjugual,
Aveuc un jonne co d’éch mértcheu,
Fifine a s’foaisouot catouilleu :
Éch coup l’érouot peu nn’éte fatal.

Adon, no Jean, sans dire un mot,
Il a réstè lo, conme un borne :
Un co sans créte, et pi à cornes,
Din l’meume énèe, ch’est deux coups d’trop.

I s’a foait moéne, à ch’qu’i pérouot :
Din chés cas lo, ch’est lo qu’o muche
És détréche indsous d’inne capuche
Et pi s’créte copèe, pour un co.

O ll’a rtrouvè, un coup, roaide mort ;
Un coup d’janvieu, mitan d’sin cloéte.
Il avouot rinvalè sn’aluétte
À soéssante tchinze ans, pi des pores.

És glainne, élle, al vivouot tojours,
Al étouot coér achuchonnèe
Aveuc él meume co, cértifiè,
Vu qu’o l’raconte coér, din chés cours.

Jean, no paure co, il est mort moéne,
Et pi cotchu, in ramindo.
Pour des coclets, s’mérieu d’trop tot,
Vlo, finalmint, à doù qu’a méne.

Pour Batisse, li, ch’copain à Jean,
Batisse, l’eute co, éch sous-préfet,
Un mouo apreu éte installè
Il a vu s’créte torneu au blanc.

Et pi l’a yeu les chint miséres,
Et pi l’a tcheut sitot langreux ;
I n’a ineudjurè qu’un treu :
Sin treu à li, din cho’ch chinmtiére.

Jean il a tè, pu d’chinquante ans,
Moéne pi cotchu, à Saint-Wary.
L’eute i n’a tè, cause avèrie,
Éq sous-préfet, un mouo durant.

Moralitè :
I veut miu éte cotchu qu’sous-préfet :
O résté pu longtemps in plache.
 
Il y avait une fois à Saint-Blimont,
Dans un poulailler, deux jeunes coqs,
Deux petits coquelets Jean et Baptiste,
Deux camarades de communion.

Par Médorine, une bonne poule pondeuse,
Ils avaient été élevés ensemble,
Orphelins de leurs pères qu’on étrangle
Pour les manger cuisinés à la bière.

Puis ils sont devenus, comme dans les images,
Deux beaux grands coqs, enragés de vivre,
À l’age où l’on a la crête plus vive
Et la queue dans la fleur de l’âge.

Ils sont donc allés chercher une poule
Dans toutes les basses-cours de la région :
À Bourseville, et à Valines,
À Béthencourt-sur-mer, même à Tully.

Ils se sont mariés le même jour,
Avec deux poulettes en dentelles :
Baptiste, la sienne, c’était Adèle,
Et Jean, c’était Fifine de Saucourt.

Le Vimeu a été envahi
Une paire ou davantage, d’années plus tard,
Envahiˇ par des gros canards,
Des canards noirs, ˇ de Barbarie !

Ils étaient nombreux comme des fourmis,
Il y en avait peut-être mille ;
Il y en avait jusqu’à Abbeville,
Jusqu’au Tréport et puis Boismont.

Nos camarades étaient à l’âge
De s’en aller pour la guerre,
Pour aller chasser les canards :
Mon Dieu, mon Dieu, quel carnage !

Dans les chemins, sous les haies vives,
Ce n’était que des coqs tout abîmés
Et des canards cassés,
Pire qu’à la bataille de Saucourt, quelle douleur !

La guerre a duré trois ans.
Notre Jean a été fait prisonnier,
Prisonnier de guerre, dans un grenier,
Où il est resté pendant deux mois.

Il avait eu sa crête coupée par un canard,
Sa crête coupée dans les fonds de Brutelette,
Sa crête coupée au ras de la tête :
Un "combattant mutilé de guerre" !

Petit Baptiste, lui, de son côté,
Comme un bon coq a fait toute sa guerre,
Il a eu la Croix Militaire
Quand l’armistice a sonné.

Devenu maire à Quesnoy-le-Montant,
Puis conseiller général à Saint-Valery
C’était un maître, dans tout le pays ;
Un notable, un coq important.

÷ "Pour lui, je ne me fais jamais de bile,
Il ne restera certainement pas à cette place !"
Médorine, elle, le sentait :
Il est devenu sous-préfet d’Abbeville.

Jean, l’autre coq, quand il revint
D’être prisonnier des Barbaries,
Est rentré dans son village,
Et il n’était pas attendu.

Dans son beau poulailler conjugal,
Par un jeune coq venu du marché,
Fifine se faisait chatouiller :
Le coup aurait pu lui en être fatal.

Ainsi, notre Jean, sans dire un mot,
Est resté là, comme une pierre :
Un coq sans crête et à cornes,
Dans la même année, ce sont deux coups de trop.

Il s’est fait moine, à ce qu’on dit :
Dans ces cas là, c’est comme cela qu’on cache
Sa détresse sous une capuche,
Et aussi sa crête coupée, pour un coq.

On l’a retrouvé mort, un jour, raide mort ;
Un jour de janvier, au milieu du cloître.
Il avait passé l’arme à gauche
À soixante quinze ans et des poussières.

Sa poule, elle, vivait toujours,
Elle était encore en concubinage
Avec le même coq, assurément,
Puisqu’on le raconte encore dans les basses-cours.

Jean, notre pauvre coq, est mort moine,
Et puis cocu, en supplément.
Pour des coquelets, se marier trop jeune,
Voilà où, en fin de compte, cela mène.

Pour Baptiste, lui, le camarade de Jean,
Baptiste, l’autre coq, le sous-préfet,
Un mois après être installé
A vu sa crête blanchir.

Et il a eu mille difficultés,
Puis est tombé aussitôt maladif ;
Il n’a inauguré qu’un seul trou :
Le sien propre, dans le cimetière.

Jean a été plus de cinquante ans
Moine et cocu à Saint-Valery,
L’autre n’a été, par faute d’avarie,
Qu’un mois sous-préfet.

Moralité :
Il vaut mieux être cocu plutôt que sous-préfet :
On reste plus longtemps en place.


Dernière mise à jour :
9-02-2015
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