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Existe-t-il une littérature picarde ?
Intégralité de l’entretien de Jean-Luc Vigneux (rédacteur en chef de « Ch’Lanchron »)
avec le journaliste Jean-Louis Crimon, en avril 1997
Jean-Louis Crimon : Que peut la littérature picarde, que ne peut pas la littérature française ?
Jean-Luc Vigneux : Parlons simplement de la littérature picarde. Je dirai qu’elle a, vu du côté de l’auteur, plus de devoirs que de pouvoirs. Elle donne des sentiments de connivence et de complicité, entre les différents lecteurs d’un même ouvrage, et entre ces lecteurs et l’auteur de l’ouvrage, par le fait d’être « sur la même longueur d’onde », de parler de la même chose, d’avoir la même signification par rapport aux mots exprimés. Quand on dit « ramonchlè » on ne se trompe pas de vocabulaire ; on n’a pas besoin d’ouvrir un dictionnaire. Le lecteur sait ce que l’auteur veut dire précisément. C’est un langage où les images sont très directes, concrètes.

Jean-Louis Crimon : Si on a du mal à trouver la différence entre la littérature picarde et la littérature française, est-ce qu’on ne peut pas prendre le chemin des mots ? Quelle est la différence des rapports concret / abstrait entre les mots picards et français ?
Jean-Luc Vigneux : Je ne sais pas s’il faut opposer le picard et le français, ce sont deux cousins. Mais il est certain que les mots ont une résonnance affective en picard. Dans d’autres dialectes ce doit être la même chose. Ces mots sont transmis d’une génération à la suivante, et personnellement, je pense qu’il sont transmis d’une génération à « l’après suivante », c’est le grand-père qui parle au petit-fils, et le fils lui, entre deux, attend d’avoir des petis-fils pour parler. C’est une de mes fantaisies de voir la vie des mots transmise ainsi…
Les mots picards sont attachés à un terroir. On l’a entendu et découvert dans telle circonstance, à tel moment, avec untel, alors qu’un mot de français on l’a appris dans un dictionnaire, à l’école, en lisant un livre sérieux, etc. En picard c’est lié à une proximité des êtres humains, à des moments de complicité, de camaraderie, de liberté… Ça peut être à l’usine, autour d’un stade de football, en faisant son marché le jeudi matin, ou éventuellement aussi, en des moments de peine, quand le mot bien dit, celui qui réconforte et qui redonne le sourire, est un mot picard, parce qu’il signifie beaucoup de choses non dites. Mais ce peut être aussi le plaisir, voire la passion de découvrir de nouveaux termes dans des lexiques, dans des textes, par simple jeu, gratuitement, sans contrainte ou obligation.
La diversité de la littérature picarde

L’ancien picard

Le moyen picard

La littérature picarde contemporaine

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Les auteurs picardisants contemporains
Gaston Vasseur

Auteur, chroniqueur, conteur, Gaston Vasseur a été le fondateur du groupe des Picardisants du Ponthieu et du Vimeu. Il fut également un philologue averti, distingué d’un doctorat en Sorbonne. Originaire de Nibas (Somme), il a laissé, entre autres ouvrages de dialectologie, son dictionnaire et sa grammaire des parlers picards du Vimeu, qui sont devenus de véritables ouvrages de référence. (disponibles sur lanchron.fr)
Gaston Vasseur (1904-1971)
Jean-Louis Crimon : Existe-t-il une littérature picarde ?
Jean-Luc Vigneux : La « littérature » c’est un grand mot. Accoler l’adjectif « picarde » à la littérature, ça peut paraître prétentieux. Mais ça ne me paraît pas paradoxal. Au contraire, le picard peut avoir ses lettres de noblesse. Il en a eu au moyen âge ; des auteurs de la fin du XIXème siècle ou de l’entre-deux guerre, ont aussi voulu lui en donner, avec par exemple, Édouard David (à Amiens, 80), Jules Mousseron (à Denain, 59), Simons (à Lille, 59), Philéas Lebesgue (dans le Beauvaisis, 60), et aussi Géo Libbrecht (à Tournai, Hainaut belge), et bien d’autres encore.
Plus récemment depuis les années soixante-dix, des créateurs ont contribué à faire en sorte que la poésie picarde entre dans une nouvelle forme de littérature ; je pourrais en dire autant du théâtre, de la chanson (mais la chanson est-elle de la littérature ?), et d’autres formes d’expression comme la nouvelle, la bande dessinée… Ces domaines sont explorés pour donner au picard une littérature qui puisse traverser, j’allais dire, les siècles et pourquoi pas aussi les civilisations.

Jean-Louis Crimon : Pour parler de littérature, ne faut-il pas des œuvres ? Où sont les œuvres en picard ?
Jean-Luc Vigneux : Oui, il faut des œuvres. Et pour que la littérature picarde existe avec un grand « E » il lui faudrait probablement des œuvres majeures. Quelqu’un comme Jules Mousseron que je citais, a beaucoup écrit et avec une qualité constante, de 1897 à 1943. Gaston Vasseur (de Nibas, 80), ou Armel Depoilly (de Dargnies, 80), pour citer des auteurs du département de la Somme, et du Vimeu plus particulièrement, se sont employés à donner une production qui forme une œuvre. Je ne pense pas qu’eux mêmes l’ait définie ainsi de leur vivant, mais c’est sûrement un de leurs souhaits les plus intimes — nous savons le Picard secret et ils n’ont pas dévoilé ce type de sentiment — Quand on a la chance de lire les « Lettes à min cousin Polyte » signées de Robert Mononque (alias Gaston Vasseur), qui datent de 1937 à 1971, c’est un véritable monument ! Est-ce qu’un monument est une œuvre, la question est ouverte ?
Les gens qui écrivent en picard aujourd’hui ont un devoir : s’employer à ce que leur langage puisse se reconnaître dans ses œuvres. C’est le devoir de l’auteur, toujours. La littérature n’est que le fruit de ce que les individus veulent bien en faire quand ils font vivre leur langue.

Jean-Louis Crimon : Si je me fais provocateur, je dirais que le picard est une langue morte. Alors, si la langue est morte, comment la littérature peut-elle être vivante ?
Jean-Luc Vigneux : Il y a un piège, parce que le picard n’est pas une langue morte… d’ailleurs, sous forme de boutade, pour certains ce n’est même pas une langue ! Une langue morte supposerait qu’elle soit figée. Je compare volontiers les lexiques que certains peuvent établir à des herbiers. Mais il y a des terrains - je n’emploie pas le mot par hasard - où l’on préfère cultiver, plutôt que d’aller à la chasse aux papillons pour leur piquer ensuite une épingle dans le dos. Le picard est un jardin, bel et bien vivant
En fait, derrière cette question je vois deux réponses : le côté de la langue parlée, qui serait en voie d’extinction. Certes l’urbanisation, l’abandon de techniques agricoles, de pêche en mer, ou d’exploitation minière (le bassin minier est une zone où le dialecte a une authenticité indéniable), toutes ces mutations font que des pans de vocabulaire sont moins utilisés. De plus, avec l’impact des médias (notamment la télévision) on peut avoir le sentiment d’une uniformisation de la culture, qui laisse croire que le picard se parle moins. C’est peut-être vrai, je ne suis pas chercheur ou savant. Encore faudrait-il le prouver. Et pourquoi pas après tout ? Les langages vivants sont amenés à mourir. Mais avant de mourir le picard a tout un patrimoine à transmettre. La littérature est à la fois cet héritage du passé, c’en est une forme vive, présente, active d’aujourd’hui et de demain.
Et puis de l’autre côté, je vois l’écrit. Le picard n’a à mon avis jamais été porté par d’aussi nombreux auteurs que depuis un quart de siècle. La bande dessinée en picard, la nouvelle en picard, le roman aussi, apparaissent de manière assez forte. Ce sont des domaines où le picard s’exprime avec bonheur. On ressent une complicité entre l’auteur qui est derrière sa feuille, et le lecteur qui prend plaisir intérieurement à réentendre des sons, à retrouver des mots qui lui parlent. La création théâtrale est souvent pertinente. En ce sens, je déplore qu’il n’y ait pas davantage de créateurs de pièces pour marionnettes, c’est pourtant un moyen d’expression porteur d’identité. La marionnette, qui n’est pas uniquement le cabotan amiénois, mais qui peut être tournaisienne ou roubaisienne, manque, à mon goût, d’audace.

Jean-Louis Crimon : Pour qu’il y ait littérature ne faudrait-il pas une conception du monde qui soit caractéristique des Picards ?
Jean-Luc Vigneux : Les visiteurs étrangers à la région nous disent que nous sommes accueillants, et a contrario ici nous aimons répéter que le Picard est froid. Est-ce que la conception du monde vu par un Picard ne serait pas parfois trop étriquée ? Ou est-ce que le Picard, comme tout un chacun, aurait du mal à se situer dans le monde présent qui est essentiellement axé sur l’économie ? Une littérature présente un monde perçu à travers le regard de ses auteurs. Les nôtres aiment à décrire des scènes généralement liées à la vie quotidienne. De même que la maison picarde est faite de terre et d’eau (argile crue dans le torchis, argile cuite dans les briques ou les panes), de pierre calcaire, de bois, et ces mêmes éléments forgent le caractère de l’homme picard. Nous savons que tout ce qui nous entoure est friable, fragile, n’est pas éternel. Nous savons les choses cycliques, rythmées, mais aussi sans excès : la nature, les saisons, les fêtes, tout ce qui nous entoure en témoigne. Les effervescences ne sont pas picardes. Le paysage modèle ses occupants. L’homme crée sa langue dans cet environnement, et le langage décrit l’imaginaire engendré par un individu dans son milieu.
La matière picarde m’intéresse. Les bois, les sables, chés raques, chés troubes, l’air, les nuages, l’eau, les couleurs, les odeurs de Picardie, là où nous vivons, tout ça m’intéresse. La langue ressemble à ces paysages. L’intermédiaire entre la langue et le pays, ce sont les hommes. Alors, autre question : la littérature picarde doit-elle sortir de son pays ou s’y confiner ? Pour parler de littérature, faudrait-il une dimension qui soit beaucoup plus ambitieuse ? L’aspiration à l’universel n’est pas dans le caractère picard. C’est au lecteur de trouver dans les textes la part d’universel qu’ils recèlent. Ceci dit, rien n’empêche, par exemple, de parler, d’écrire sur la guerre. Thème universel s’il en est. Et en Picardie, nous savons ce qu’est « la guerre ». Les guerres ! Pour les subir, pour en garder les cicatrices ouvertes jusque dans notre dialecte : on ne parle pratiquement plus picard sur la ligne de front des batailles de la Somme. Nous pouvons parler de la guerre en picard. Ch’Lanchron a édité un double numéro sur ce thème. Les lecteurs nous ont remercié pour ce journal exceptionnel. Autrefois on parlait de la « fidèle nation picarde ». Aujourd’hui c’est peut-être la présence de ces cimetières sur notre sol qui nous donne la sagesse de ne pas crier nos arguments avec des bombes ou dans des attentats. De là à parler de philosophie picarde ou d’humanisme picard, il y a un grand pas ; disons simplement qu’il s’agit d’un bon sens, que les Picards partagent avec bien d’autres.
Je pense que nous nous trouvons à une période charnière d’un langage qui commence à prendre des formes d’expressions plus littéraires (au sens classique), qu’il n’en avait auparavant quand il avait une vocation plus distrayante ou anecdotique. Le rapport entre les deux est peut-être en train de changer. C’est la durée qui nous dira ce qu’il en sera. Cependant, s’il n’y a pas de littérature picarde universelle, nous avons effectivement une littérature picarde ! Il suffit d’aller voir dans les bibliothèques pour s’en convaincre.

Jean-Louis Crimon : Pour le picard doit-on dire langue, dialecte, ou parler ?
Jean-Luc Vigneux : Une langue est « officielle ». Un parler serait uniquement oral. On peut dire aussi « patois », si on se réfère à un espace géographique limité. Par contre je ne dirai pas « dialecte du français », car ce serait laisser croire à une dégradation d’un beau langage de référence (le français, en l’occurrence) vers une langue vulgaire (dans les deux sens de commune et de grossière) qui présenterait peu d’intérêt. Non le picard possède son histoire, son passé littéraire écrit sur une bonne dizaine de siècles (le picard ancien est d’ailleurs allègrement intégré dans les manuels scolaires, dans les chapitres de l’ancien français), il possède sa grammaire, sa syntaxe, son vocabulaire, la démonstration n’est plus à faire. Il n’a pas une vocation économique qui lui donnerait un statut de langue comme le catalan… Il présente des variations internes, et ce sont les linguistes qui créent et rangent les cases. C’est leur métier. Ils sont plus ou moins rationnels (ou partisans, c’est selon), et ensuite ils rentrent chez eux et parlent français. Le Picard les laisse faire, et continue de parler et d’écrire son pato-dialecto-idiomato-vernacularo langage picard venu à pied du fond des âges (comme le dit Julos Beaucarne de son langage wallon), et parfois il se sent autorisé à se moquer un peu. Ceci dit, le Picard est aussi flatté de savoir sa langue étudiée à l’université, observée par tel professeur canadien ou russe. La valorisation du langage passe par ces regards extérieurs, qui ne dédaignent pas la simplicité d’une langue quotidienne et vivante. La simple logique explique que si le picard était un dialecte sans intérêt, on ne viendrait pas d’outre atlantique enregistrer des conversations… J’aime croire que le picard, comme les autres langages régionaux, a encore à apporter au français, que ce soit par son vocabulaire ou par la manière de penser qu’il engendre. Chaque langue façonne la réflexion. La syntaxe, est aussi un instrument important. Le vocabulaire apporte les briques, mais il faut du mortier ! Le mortier picard est fait de chaux, il semble friable, mais il possède les qualités que le ciment français ne remplace pas.
Je suis souvent amené à dire que le picard peut représenter une part de l’archéologie du français. Nous utilisons sans peine des termes devenus obsolètes ou désuets en français. Leurs sens ont parfois évolué, mais les sonorités perdurent. « Tertous », « accroire », « pécavi », « mucher », « ramon », « cotron » on retrouve ces mots dans d’anciens dictionnaires français. Ceux qui utilisent un ordinateur peuvent passer un correcteur orthographique : il sera impitoyable et les détectera comme mots inconnus. Le français les a oubliés. En picard ils sont bel et bien là, dans ma bouche, et dans combien d’autres !
À titre personnel, je ne vois pas de classement beau / laid, supérieur / inférieur, noble / vulgaire entre les langages. Je ne mets le picard ni au-dessus du lot, ni en dessous. Je ne pense pas que les linguistes et les observateurs soient tentés de le faire non plus. C’est hélas le cas de personnes qui disent que « l’accent picard » est lourd, ou disgracieux. Libres à eux de le croire. Mais le fait de ne retenir que la notion d’accent, prouve que leur approche est bien superficielle. Une langue c’est aussi un code, et il faut aimer un minimum le langage pour entrer dans le code, pour s’intégrer. Cet amour c’est la charge émotive que chacun est prêt à donner. On la place dans ses souvenirs. Prenons l’exemple des vacances : si on associe repos, soleil, cigale, ciel bleu et accent du midi dans des valeurs positives, on est loin des idées de travail, nuage, eau, et accent picard qui attendent le vacancier à son retour. C’est l’évidence. Il n’y a aucune démarche, mais le jugement est péremptoire. Je le déplore. Dénigrer un langage c’est vouloir blesser ceux qui le portent. C’est plus dommageable aux détracteurs que ça n’atteint les Picards.
Je me contenterai de dire que le picard est. Il est, il est vivant, et il est classé, catalogué par ceux qui ne le vivent pas !

Jean-Louis Crimon : Est-ce qu’il peut exister une littérature orale ?
Jean-Luc Vigneux : Oui, évidemment. Au XIXème siècle des folkloristes se sont attachés à retranscrire une tradition orale pour la fixer. D’une part c’est une bonne chose, ils ont fait un travail de collecte. Mais inversement, ils l’ont figée et un peu tuée. Cette transmission orale des connaissances, qu’elle soit traditionnelle ou intuitive, voire des remèdes de bonne-femme, ou autre, est importante. De là à la qualifier de littérature je crois que le dictionnaire ne l’autoriserait pas. Mais c’est une part de la vie des gens, et à ce titre elle n’est pas méprisable.

Jean-Louis Crimon : Quel est l’apport des linguistes à la littérature aujourd’hui ?
Jean-Luc Vigneux : C’est la langue qui apporte au linguiste, pas le contraire. J’ai un ami en Hainaut belge, Paul Mahieu, il est poète depuis plus de soixante ans, et il appelle ces gens-là des « fossoyeurs de la langue ». Moi je suis moins méchant, parce que je suis plus jeune probablement. Les linguistes classent le vocabulaire, cherchent parfois son étymologie, établissent des règles grammaticales, certains veulent imposer des règles graphiques… Ils peuvent peut-être apporter à des enseignants qui n’ont pas d’attache au terroir, qui sont déplantés, pour leur permettre de faire avec les enfants une approche de la région dans laquelle ils vivent ; dans ce cas les livres des linguistes peuvent être utiles. Ils ne sont pas forcément indispensables, et en tous cas ne sont pas les seules choses utiles pour découvrir un langage vivant.
Les linguistes peuvent donner des études, pour peu qu’elles soient véritablement sérieuses (et non pas rédigées à des fins de publications carriéristes), et de là permettre une reconnaissance officielle de l’existence du picard - mais le picard a-t-il besoin des reconnaissances officielles ? - pour débloquer des moyens pour l’inscription d’une option facultative de picard au baccalauréat, par exemple. Ça existe bien pour d’autres langues régionales. Cependant je reste perplexe sur cet unique objectif. Certains se battent pour, dans la région. Je viens de dire combien la liberté me semblait importante dans l’appréhension du picard. Je préfère que le hasard de rencontres animent une fibre picarde plutôt qu’un rendez-vous hebdomadaire le mardi de 17 à 18 heures après les matières dites sérieuses. Mes récréations je les passais dans la cour d’école avec des copains, pas devant un tableau noir avec un prof de picard. J’y ai appris une bonne part de « mon » picard. Chacun ses options.

Jean-Louis Crimon : Tôt ou tard, il faut des lecteurs… Parler d’espace, de temps, quand on sait que le picard n’en a plus pour très longtemps, est-ce que ce n’est pas un combat d’arrière-garde, voué à une perte définitive au XXIème ou au XXIIème siècle ?
Jean-Luc Vigneux : Que sais-je de la durée qui reste impartie au picard ? Et puis, qu’un langage en ait pour longtemps ou pas… du moment qu’il y a des gens qui l’animent, c’est qu’il en a encore pour un certain temps ! S’il n’y a plus personne à la génération suivante, il mourra. On s’attache aux choses, la génération qui suit s’y attache moins, ou davantage ! Comment savoir ? Ce n’est pas bien grave. L’important c’est la diffusion, trouver le lecteur, l’auditeur, trouver aussi parfois celui qui cherche, pour que la communication soit amplifiée. La diffusion se fait à travers des livres, des documents écrits, enregistrés, à travers des objets plus ou moins virtuels à la mode d’aujourd’hui. Ça se fait. Ça se fait à travers des expositions, à travers des bibliothèques, à travers des spectacles. Pas sur une très grande échelle, parce qu’il n’y a pas le besoin, peut-être. Mais malgré tout ça existe, et depuis longtemps.
Alors, qu’il en ait pour longtemps encore ou pas, ce n’est pas vraiment mon souci. Mon souci c’est de garder un souvenir, de le perpétuer, et à partir de cette masse de mémoire d’en faire quelque chose de vivant. Du vivant qui se renouvelle et qui dure. O racache c’est ensuite ceux à qui on aura légué qui en auront la propriété, qui en deviendront « responsables ». C’est une responsabilité affective plus qu’autre chose, qui permet de ne pas négliger que pendant des siècles, des générations ont vécu tout en picard. De la naissance à la mort, en passant par le travail, la peine, les joies, et toutes les étapes de la vie. Il y a des gens dont les dernières paroles furent picardes, qui sont partis à la guerre en disant « adè », d’autres qui ont fait l’amour en parlant picard. S’il y en a, parait-il, moins aujourd’hui, il n’empêche qu’ils nous ont transmis des textes, des fantaisies, des histoires, des dictons, et quelques œuvres importantes qui nous restent accessibles parce que nous partageons toujours leur langage.
Jean-Louis Crimon : J’aimerais que l’on prenne l’image des mots enfermés dans un tiroir dont on a perdu la clef.
Jean-Luc Vigneux : Oui, éh bien alors moi, je suis dans le tiroir et enfermé avec les mots ! Je m’y sens bien, je ne crie pas au secours. C’est un univers étonnant. On entend des « pérchries qu’is wign’t », on entend des « raboureus din chés camps pi dz’alouéttes qu’is cant’t ». On est bien, on entend des personnes « qu’is leu dvis’t »… On est bien au chaud. Oh ce n’est pas le ventre de la mère ! Dans ce tiroir-là, on est dans un monde rassurant, qui ne va pas trop vite, un monde qui ne perd pas son temps en courant. J’ai déjà dit que quand on avait de l’espace on avait du temps. Ce tiroir là est très vaste, on a un temps fou. On a l’impression de l’extérieur qu’il est limité, de l’intérieur pas. Les pistes à explorer sont pratiquement infinies. Leur découverte ou leur redécouverte - par exemple à titre personnel, je ne relis pas de livres que j’ai lus en français (sauf pour raisons professionnelles) mais par contre je relis avec plaisir, et je m’en targue, des livres de littérature picarde que j’ai beaucoup appréciés - donc dans ce tiroir il y a de la place pour tout le monde. Ce n’est pas un tiroir dont les bords seraient trop hauts pour y entrer ou pour en sortir. J’ai vu des gens sortir, d’autres hésiter à rentrer, et beaucoup y rester pour partager un même bonheur. C’est un tiroir de grande liberté. Alors qu’il y ait une clef ou qu’il n’y en ait pas peu importe… « d’tous sins chés sérrules o szés foait in Picardie, pi chés cleus o sz’ons din no poche ! »
Jean-Louis Crimon : Ce n’est pas Armel Depoilly qui démentirait…
Jean-Luc Vigneux : En effet, c’est un peu à lui que je pense.

Armel Depoilly (1901-1988)
Henry Carnoy

Le folkloriste Henry Carnoy fut un spécialiste de la littérature orale de l’ouest européen au XIXème siècle. Il a laissé de nombreuses études et anthologies de contes et de légendes qui contribuent à la connaissance précise de ce patrimoine par nature éphémère.
Natif du village de Warloy-Baillon (dans le Nord-Amiénois) il a naturellement collecté des histoires et des récits divers de Picardie, le plus souvent dits en picard par ses interlocuteurs.
Henry Carnoy nous a aussi transmis un lexique du parler picard de sin village, retranscrit dans un cahier resté inédit pendant près d’un siècle. « Ch’Lanchron » qui en est devenu le dépositaire, vous permet d’accéder à l’ensemble de ce précieux document grâce à la numérisation intégrale qui a été réalisée avec « Chés Diseux d’Achteure ».

Henry Carnoy (1861-1930)
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Archives et réflexions : les autres articles à lire sur lanchron.fr

Depuis 1980, Ch’Lanchron a produit diverses réflexions sur la langue picarde et son expression littéraire contemporaine. Ces travaux ont été rédigés à l’occasion de rencontres entre Picardisants, lors d’interventions auprès de lycéens ou d’étudiants, ou encore pour des communications données dans des colloques universitaires ou lors de journées d’études ou d’échanges. Ils ont pu être publiés ponctuellement dans la presse, mais sont le plus souvent restés inédits.
Nous avons ressorti ces documents de nos cartons d’archives. Nous les livrons à nouveau au public sur lanchron.fr.
Ces différentes informations sont assurément marquées par l’époque où elles ont été réalisées. Malgré une approche parfois partielle ou incomplète, il nous semble que ces textes (qui jalonnent plus de trente années d’activités associatives) éclairent encore l’actualité du picard. Nous soumettons ces « archives » à « votre réflexion ».

Contribution aux « Assises régionales de la recherche et de la technologie en Picardie » (communication d’octobre 1981)
« Chés quate écmins » : conversation avec Paul Mahieu (rencontre en juillet 1982)
Le dialecte aujourd’hui (en collaboration avec la Maison de la Culture de Tournai) (document de 1984)
Que peut attendre le picard de la décision du Conseil des Ministres du 7 août 1985 ? (article de presse d’août 1985)
« Grands Dossiers de Picardie » : le patrimoine linguistique de Picardie (communication d’octobre 1985)
D.R.A.V.I.E.  PICARD : dossier pour le Conseil régional de Picardie (document présenté en novembre 1996)
Existe-t-il une littérature picarde ? (conversation d’avril 1997)
La vitalité du picard (article de 1997)
La langue picarde après un an de présence sur le réseau Internet (intervention au colloque de Marcinelles, septembre 1997)
Y-aurait-il eu un déclin du picard au XIXème siècle ? (entretien réalisé au printemps 2005)
Le picard : « constater, agir, déculpabiliser, transmettre » (communication d’octobre 2006)
La diffusion d’ouvrages en picard : quelle volonté politique ? quelle critique littéraire ? Première partie(16 minutes) Seconde partie (15 minutes) (intervention lors des « Troisièmes journées inter-régionales du picard », Tournai, décembre 2007)
Dernière mise à jour :
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